Avril 1916: lettres de protestation auprès de l'autorité allemande
Le 29/06/2015 à 14h38 par Archives municipales
Résumé

En avril 1916, l'autorité allemande va organiser la déportation de milliers d'habitants de Lille et des communes alentours pour les employer à des travaux agricoles dans l'Est de la France. Parmi eux, de nombreuses femmes et jeunes adolescents des deux sexes.

Note: Pour pouvoir lire confortablement les documents ici présentés, vous pouvez vous reporter à la table des illustrations en bas de page et cliquer sur "afficher en taille réelle".

 

 

L'occupation de Lille par l'armée allemande entre octobre 1914 et octobre 1918 a été une période très difficile pour les Lillois qui en sont restés longtemps traumatisés. Otages, réquisitions, ravitaillement insuffisant et une mutitude de règles toujours plus strictes ont rendu le quotidien des habitants presque insupportable durant quatre longues années.

 

Lorsque débute l'année 1916, les temps sont durs à Lille. Après un an et demi d'occupation, le ravitaillement en produits de première nécessité devient de plus en plus difficile, que ce soit la nourriture, le charbon pour se chauffer ou encore l'habillement, alors même que l'hiver 1915-1916 est particulièrement rigoureux. L'explosion du dépôt de munitions des 18 ponts dans la nuit du 11 janvier 1916 vient encore alourdir la situation pour des centaines d'habitants dont les logements ont été endommagés par l'explosion et qui ont parfois tout perdu. Parallèlement à cette situation, les réquisitions allemandes sont toujours plus nombreuses, la circulation des habitants très limitée, la communication avec la zone non occupée quasiment inexistante...

 

 

Arrestations et déportations

 

C'est pourtant dans ce contexte très diffcile que l'autorité allemande va prendre l'une de ses mesures les plus impopulaires. Une décision qui va provoquer les protestations publiques de plusieurs notables lillois et l'indignation de la population en général.

extrait du Bulletin de Lille 4H/90

 

Comme le montre le document ci-dessus, en avril 1916, l’autorité allemande procède à une série d’arrestations et de déportations massives de nombreux Lillois en âge de travailler, en particulier des femmes et des jeunes filles qui, en temps de guerre, composent en majorité les foyers.

 

Voici la circulaire déposée directement chez les habitants pour annoncer l'une de ces opérations :

 

circulaire déposée chez les habitants avant déportation (4H/90)

 

 

Chacune des opérations qui ont lieu au cours du mois d'avril se déroule de la même manière. Le ou les quartiers concernés sont entièrement bouclés par l’armée allemande et cernés par des mitrailleuses. Les soldats frappent à toutes les portes des habitations et demandent à voir les résidents de chaque foyer. Ils désignent alors toutes les personnes qui doivent se préparer à partir immédiatement. Jeunes adolescents, femmes et personnes âgées sont sélectionnés sans distinction, du moment qu’ils sont en état de marcher. Malgré les nombreuses protestations des habitants, les soldats sont intransigeants et les ordres sont respectés à la lettre sans aucune concession. La méthode et la précipitation choquent, les habitants sont traumatisés et effrayés par le manque d’information sur la destination et les conditions de ce départ, les membres d'une même famille se retouvent souvent séparés.

 

extrait des instructions données aux patrouilles

responsables des perquisitions (4H/90)

 

Les prisonniers sont évacués, dans des conditions de transport très difficiles, vers des camps dans  l’Aisne et les Ardennes pour effectuer, sous la contrainte, des travaux agricoles et parfois militaires selon certains témoignages (en contradiction avec la convention de La Haye). Une première partie des déportés reviendront à Lille, très affaiblis, en octobre 1916.

 

 

Indignation et protestations

 

Cette opération menée par l’autorité militaire allemande provoque une vague de réactions indignées de la part de toute la population lilloise et en particulier celle de nombreux notables qui adressent des lettres de protestations à la Kommandantur. Parmi eux, Charles Delesalle, maire de Lille, monseigneur Charost, évêque de Lille ou encore Georges Lyon, recteur d’académie et président de l'université de Lille.

 

Des copies de ces trois lettres sont conservées dans le dossier 4H/90, consacré spécifiquement à ces rafles d'avril 1916. Charles Delesalle, monseigneur Charost et Georges Lyon s'adressent directement au général von Graevenitz qui est l'autorité suprême de l'occupation lilloise. Si les trois auteurs ont pour but commun de dénoncer ces déportations, chacun adopte un ton et un argumentaire spécifiques qui découlent directement de sa fonction.

 

lettre de Charles Delesalle 4H/90

 

La lettre de Charles Delesalle est légérement plus concise que les deux autres. Le maire de Lille commence son texte en annonçant qu'il était à ce moment là malade et en convalescence à son domicile ce qui explique peut-être ce texte moins développé et plus direct. Il se poste en tant que protecteur de la population lilloise "sa population" et exprime son incompréhension et même son incrédulité face à cette mesure prise par l'autorité allemande. Il rappelle au général von Graevenitz les annonces placardées en ville au début de l'occupation et les conventions internationales qui préservent les populations civiles des faits de guerre et utilise une formule assez forte pour exprimer que ces déportations qui déchireraient les foyers "seraient une violation absolue du droit des gens universellement reconnu". Charles Delesalle insiste sur les conséquences néfastes que l'application d'une telle mesure provoquerait et conclue sa missive avec l'espoir que ces rumeurs qui lui sont parvenues ne se réaliseront pas.

 

 

lettre de Alexis-Armand Charost 4H/90

 

Le ton employé par l'évêque de Lille Alexis-Armand Charost dans sa lettre au général von Graevenitz est différent de celui du maire de Lille. Il met également l'accent sur les conséquences terribles de la séparation des foyers provoquée par les déportations et précise qu'il agit au nom de sa "mission religieuse". Il rappelle que son rôle est de protéger "les faibles et les désarmés" et que "le droit de la guerre ne peut enfreindre le droit naturel". Mais l'évêque tente aussi d'émouvoir le général et oriente son argumentation sur un plan plus personnel: "vous êtes père et vous savez qu'il n'est point de droit plus respectable et plus sacré dans l'ordre humain que celui de la famille". Il souligne également l'importance toute particulière des liens familiaux dans les foyers du Nord de la France, une importance que les officers allemands eux-mêmes ont pu constater en étant logés par les familles lilloises.

Alexis-Armand Charost emploie lui aussi des termes forts pour qualifier les mesures prises par l'autorité allemande: "ce n'est plus la guerre, c'est pour nous la torture et la pire de toutes, la torture morale, indéfinie".

L'évêque utilise également un argument qui peut nous sembler aujourd'hui plutôt incongru, quand il s'agit de protester contre des déportations de masse. En effet, en plus de "l'infraction au droit familial", l'évêque dénonce une "infraction aux exigences les plus délicates de la moralité". Ce qui l'inquiète avec ces déportations, c'est aussi le rapprochement et le mélange inévitable des différentes classes sociales qui ne se côtoient habituellement pas ou peu: "la promiscuité qui accompagne fatalement ces enlévements en masses mélant les sexes ou tout au moins des personnes de valeurs morales très inégales". Cet argument peut paraitre actuellement un peu désuet voir déplacé mais celui-ci était probablement pertinent dans le contexte de l'époque.

Si l'évêque termine sa lettre sur le ton déférent qui a été le sien tout au long du texte on ne peut s'empêcher de relever une phrase qui pourrait presque s'apparenter à une "menace" à peine voilée de faire circuler la nouvelle dans le reste de la France ("produirait dans toute la France une impression ineffaçable"). La zone occupée est normalement, hormis la propagande allemande et la presse clandestine, totalement coupée du reste du pays et les Allemands cherchent toujours à ce que les mesures prises en zone occupée restent discrètes voire secrètes.

 

 

lettre de Georges Lyon 4H/90

 

La dernière lettre présentée ici est celle du recteur d'académie et président de l'université de Lille, Georges Lyon. Celui-ci est le seul à adresser sa lettre directement au chancelier impérial allemand et non pas au général von Graevenitz (même si il a forcément dû passer par son intermédiaire). Les premières protestations n'ayant pas donné de suite, le recteur tente d'interpeller directement en haut lieu. Là encore, le ton et le style d'écriture employés sont différents et directement en lien avec le domaine d'activité de l'auteur. Tout au long de son texte, Georges Lyon met en relation les systèmes éducatif et universitaire de la France et de l'Allemagne, parle d'un héritage commun, notamment de Kant et de Rousseau et montre son admiration pour la culture allemande en citant Emmanuel Kant ("laissez-moi invoquer une dernière fois la maxime de celui que nos universités révèrent à l'égal des vôtres").

Plutôt que d'exprimer uniquement son indignation pour les déportations, il essaye de démontrer que ces mesures sont tout simplement en contradiction avec la culture et les traditions allemandes ("or, je vous le demande, Excellence, avec respect, sans parti pris, sans passion, un tel principe, qui est certainement au fronton de votre culture, comme il l'est de la nôtre, ne se touve pas en contradiction avec ces ordres"). Il ne peut tout simplement pas croire qu'une grande nation civilisée comme l'Allemagne puisse prendre de telles mesures vis-à-vis de la population civile.

 

 

Les auteurs de ces trois lettres adressées à l'autorité allemande expriment donc, chacun à leur manière, leur opposition aux mesures de déportations décidées en avril 1916. Il existe également d'autres lettres ou télégrammes sur le sujet dans le dossier 4H/90 (notamment une lettre du Comité de ravitaillement) mais les réponses éventuellement reçues pour ses courriers ne sont malheureusement pas conservées. Il est par contre avéré que la nouvelle a rapidement été ébruitée et reprise par la presse en France non occupée mais aussi en Angleterre ou en Allemagne (voir notamment les copies d'articles de journaux allemands traduits et conservés dans le même dossier), ce qui a fortement déplu aux autorités d'occupation à Lille . Celles-ci reprocheront la fuite aux trois auteurs et les menaceront de représailles. Mais la Kommandantur sera finalement incapable de prouver que ce sont les auteurs des lettres qui les ont rendues publiques.

 

Ces protestations n'auront pas suffit à éviter la déportation de milliers de Lillois et de Nordistes en général. Bien que les premiers retours des habitants n'interviendront que, quelques mois plus tard, dès octobre 1916, ces transferts de population civile, effectués brutalement, dans des conditions difficiles, seront vivement reprochés à l'Allemagne à la fin de la guerre par la France et ses alliés.

 

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