1916 : le journal de Louis Bureau, un précieux témoignage de la vie quotidienne des Lillois
Le 24/09/2018 à 16h44 par Archives municipales
Résumé

Au côté des archives publiques produites par la municipalité, les Archives municipales de Lille conservent des archives privées, venant de particuliers, de familles ou encore d’associations ou d’entreprises.

Pour la période 1914-1918, les Archives conservent une dizaine de carnets de Lillois ayant vécu la guerre. Le journal tenu par Louis Bureau pour l’année 1916 est particulièrement intéressant car il apporte quantité de détail sur la vie quotidienne des habitants durant cette période d’occupation de la ville par l’armée allemande.

 

Journal de Louis Bureau - Archives municipales de Lille - 23 S

 

Le journal de Louis Bureau

 

Né à Philadelphie en 1885, Louis Bureau a 29 ans en 1914. Il est graveur et tient un magasin à Lille au numéro 8 de la rue Esquermoise. Le 1er août 1912, il épouse une Lilloise, Marie Desmazières. Ils vivent avec leurs deux petites filles, Elia et Jeanne, au numéro 152 de la rue d’Isly à Lille.

 

Comme d'autres Lillois, il choisit, au mépris du danger, de raconter quasi quotidiennement les événements qui se déroulent à Lille. La ville est coupée du reste de la France depuis le 13 octobre 1914, date à laquelle l'armée allemande s'installe à Lille. La tenue de journaux est interdite par l’occupant, tout comme le fait de communiquer avec la France non occupée ou avec les autres communes des 10 départements occupés.

 

Louis Bureau a tenu plusieurs carnets durant la Première Guerre mondiale mais ces derniers ont été répartis entre ses descendants. Seul le carnet de l'année 1916 a fait l'objet d'un don en 2014 aux Archives municipales.

 

Son témoignage nous apporte quantité de détail sur l’occupation et nous permet de saisir l'état d'esprit des Lillois au cours de cette période difficile. Sa nationalité américaine fait également de lui un témoin particulier de cette période, les Etats-Unis étant neutre jusqu’en avril 1917.

Il évoque quasi quotidiennement le bruit du canon (Lille se trouve à moins de 10 kilomètres du front), les conditions climatiques et l’évolution des prix des différentes denrées alimentaires.

A travers son témoignage, on apprend également certaines arrestations, des mouvements de troupes ou encore des renseignements sur le cantonnement des troupes.

 

Mercredi 16 février :

[…] Marie-Louise des Filles de la Charité́ du bureau de bienfaisance de la rue Fénelon a été́ condamnée à 5 ans de travaux forcés pour avoir favorisé la fuite de soldats cachés.

 

Jeudi 17 février :

A part le canon qui n’a pas cessé́ un instant et toujours violent, rien de particulier. On dit que les allemands enverraient ici sept corps d’armée pour faire une percée sur Ypres. La vie ne baisse pas de prix tant s’en faut. La viande et les œufs sont quasi introuvables, le beurre idem. Il est vrai que tout manque tant en alimentation qu’en objets divers.

 

Jeudi 14 septembre :

Des troupes en quantité. Dans mon quartier des 20 et 18 soldats par maison.

 

Ces informations permettent de compléter les informations fournies par les archives administratives. Le croisement de ces deux sources, privées et publiques, permet de mieux comprendre cette période. C’est notamment le cas pour l’un des évènements qui a profondément marqué la période de l’occupation : la déportation de milliers de Lilloises et de Lillois en avril 1916.

 

Le témoignage de Louis Bureau sur les évacuations d’avril 1916

 

Du 22 au 29 avril 1916, des milliers de civils sont contraints d’évacuer Lille pour aller travailler dans les campagnes des départements occupés. Les Lillois apprennent cette déportation par voie d’affichage le 21 avril 1916 et via le numéro 151 du Bulletin de Lille du dimanche 23 avril 1916.

 

Tous les quartiers de Lille sont concernés. La même opération se déroule chaque nuit durant cette période : dépôt d’une circulaire dans la nuit, sélection par l’armée allemande des personnes à évacuer en fonction des feuilles de recensements affichées dans les maisons, rassemblement des habitants dans différents lieux du quartier puis départ via la gare Saint-Sauveur vers différents départements occupés (notamment l’Aisne et les Ardennes).

Pour plus de détail sur ces évacuations, voir le document du moment Avril 1916: lettres de protestation auprès de l'autorité allemande.

 

Au côté des documents administratifs conservés aux Archives municipales sous la référence 4H90 (rapports du commissaire de police, listes nominatives des évacués, circulaires, lettres de protestations, correspondance, coupures de presse), le journal de Louis Bureau permet de comprendre comment les Lillois ont vécu ces évacuations et le niveau de connaissance de la population sur cette série d’événements.

 

Journal de Louis Bureau - Archives municipales de Lille - 23 S

 

Vous pouvez découvrir ci-dessous quelques extraits de son journal sur cette période.

 

Vendredi 21 avril

La population est plongée dans la consternation la plus grande. Elle sait maintenant par voie d’affiche qu’une grande partie va être évacuée sur les villes de l’Est. [...]

 

Samedi 22 avril

Deuxième jour de terreur. C’était à Fives que revint l’honneur d’être en tête pour les arrestations. Je note les différents renseignements. Les rues sont barrées, les habitants sont appelés individuellement et parqués dans les églises, partout et même à Lille, les sentinelles ont la jugulaire au menton et la baïonnette au fusil. Des mitrailleuses ont été́ disposées ça et là (dans Fives). Il est impossible d’y aller ou d’en sortir. Toutes les routes sont barrées par la police. A midi, la consigne est levée. On dit aussi qu’on a pris dans toutes les classes de la société́ même dans la haute classe. [...]

La consternation est sur tous les visages. A qui le tour cette nuit ? Est-ce vous ? Est-ce nous ? Les uns disent Vauban, Esquermes, Wazemmes, etc. Tous affirment être sûrs de ce qu’ils avancent et rien ne concorde.

[...]

 

Lundi 24 avril

C’était notre tour à 4h25 ce matin. Coups sur coups à la sonnette. J’entends d’autres sonnettes qui sonnent. Je descend en hâte. Les miens sont affolés. J’arrive à la porte. Quatre hommes, baïonnette au canon, m’entourent. “ Monsieur, tout le monde en bas et les papiers”.

“ Voici un papier, leur dis-je. Veuillez le lire ”. Je leur tend mon exemption de réquisition. Après l’avoir lu : “ Vous des américains, c’est bien. Y a-t-il des français dans la maison ? ”

J’hésite une seconde. “ Oui ”. “ Me permettez-vous d’entrer ? ”. “ Oui, monsieur ”. “ Voici la feuille de recensement. Qui est cette dame ? ” “ ... veuve monsieur ... ”. “ Et celle- ci ? ” “ Une enfant, monsieur. J’espère que vous la laisserez ”. “ Et celle-ci ? ” “ Une vieille fille ”. “ Faites appeler ”. “ Mademoiselle, faites vos paquets ”. Le sous-officier s’en va. Dix minutes après arrive l’officier. “ Vous êtes américain ? ” “ Oui monsieur. Voulez vous que je vous montre mes papiers ? ” “ Inutile monsieur. Pour posséder celui-là̀, vous avez dû en faire la preuve ”. Il révise la feuille une fois encore. Il s’arrête à la fillette. Je lui réitère ma demande. A deux mètres se trouve mademoiselle Foulon. “ Ne pourriez vous pas la laisser à ses vieux parents, dis-je, elle est leur soutien ? ” “ N’est elle pas la sœur de celle-ci ? ” Il m’indique madame Dermeughin. Je répond évasivement : “ Elle est parente ”. “ Etes-vous la sœur de madame Dermeughin ? ” dit l’officier, s’adressant à elle ? “ Oui, monsieur ”. “ Dans ce cas l’autre soutiendra ses vieux parents ”. Il part. J’ajoute que le début avait été́ une plaisanterie sur la neutralité́ américaine.

Je vais à la porte. Toutes les maisons sont gardées par des policemen baïonnettes au canon. Deux maisons au-dessus, on ne répond pas. On enfonce la porte. Des scènes navrantes. Ici une fillette, là un enfant, là une mère, partout des pleurs, des boiteuses, des infirmes, des malades, des familles entières. Oh, cette journée !

[...]

La nuit, la mairie a flambé. On dit qu’à neuf heures du soir, il y avait réunion du maire et de l’autorité́ occupante. L’incendie a pris aux quatre coins. Le veilleur fut trouvé́ ivre mort. L’impression est que quelqu’un y a mis le feu soit allemand soit français. L’eau ne fonctionne pas. On a dû leur demander la permission, accordée tardivement. Oh, cette journée où tout souffre, où l’esprit est comprimé comme dans un étau. Ce soir, on dit le Crédit Lyonnais en feu. Peu après, c’est démenti.

[...]

 

Mardi 25 avril

Ce matin, c’était Moulins Lille. Toujours la même façon d’opérer, mitrailleuses disséminées, sentinelles nombreuses, arbitraires et hécatombes féminines. On déplore de plus en plus ces enlèvements de françaises et d’enfants. Certains officiers auraient même manifesté leur répugnance pour ce triste métier. On me racontait aujourd’hui qu’une pauvre femme vit ses cinq filles enlevées plus un garçon.

[...]

A qui le tour cette nuit ? Quelle famille demain apprendra-t-on en deuil ? Quelle jeune fille, quelle femme, quel enfant sera la proie de ces Huns ?

[...]

J’ai lu la note américaine. Elle est claire et précise. Ou bien ils cesseront leur guerre sous-marine ou les Etats-Unis rompront leurs relations diplomatiques, prélude d’une guerre future. Triste perspective pour le ravitaillement de notre population et ce pain bis que nous mangeons serait-il notre pain blanc. Et d’ici peu, à tant de privations, de chagrins et d’ennuis, viendra-t-il s’ajouter le spectre mille fois entrevu et prévu de la famine et des affres affreuses de cette conséquence ?

 

Mercredi 26 avril

C’était le tour du quartier Saint André. Ces mêmes scènes épouvantables se sont renouvelées. Je connais un cas (Lagarde) où un jeune homme de 14 ans et un mois a été́ pris. [...]

 

Jeudi 27 avril

A Wazemmes, échut le coup. Ce fut une hécatombe dans ce populeux quartier.

 

Vendredi 28 avril

Saint Sauveur aujourd’hui. A qui le tour cette nuit? Il reste encore trois arrondissements. [...]

 

Samedi 29 avril

Saint Michel reçut leur visite aujourd’hui. L’évacuation continue. Le centre ose espérer et les habitants y croient, qu’on ne le fera pas car c’est s’attaquer “au commerce ”. Laissons leur cet espoir éphémère. [...]

 

Mardi 2 mai

Plus d’arrestation sauf à Roubaix. On évalue à 10 000 les arrestations à Lille. Les uns sont, paraît-il, à Orchies, Sedan, on dit même en Saxe. Le canon donne aujourd’hui. Il y avait longtemps que l’on ne l’avait plus entendu. [...]

 

 

 

Charles, Léontine, Marcel, Rose… des Lillois dans la Grande Guerre.

 

Vous pouvez retrouver d’autres témoignages de Lillois dans l’exposition organisée par les Archives du 12 septembre au 11 novembre dans l’Hôtel de Ville. Sur les déportations d’avril 1916, vous pouvez notamment consulter le panneau consacré à Alexandre, Léontine et Jules Roger.

 

Dans le cadre de l’exposition, trois rencontres avec des descendants de Lillois ayant vécu la Grande Guerre à Lille sont organisées autour des archives privées conservées par les familles.

  • Le 4 octobre : rencontre avec Paul-Nicolas Maquet autour des carnets de Marie-Thérèse Maquet, lilloise ayant vécu les débuts de l'occupation de la ville. Pour en savoir plus, cliquez ici.
  • Le 18 octobre : rencontre avec Bertin de Bettignies autour de la vie de Louise de Bettignies. Pour en savoir plus, cliquez ici.
  • Le 8 novembre : rencontre avec Anne Théodore, Véronique Louart-Théodore, descendantes d’Emile Théodore et de Michèle Adamczyk, professeur d’histoire en classes préparatoires au Lycée Faidherbe et chercheuse en histoire de l’art, autour des carnets d'Emile Théodore, conservateur du Palais des Beaux-Arts. Pour en savoir plus, cliquez ici.

 

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