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  • Charles, Léontine, Marcel, Rose... des Lillois dans la Grande Guerre

Charles, Léontine, Marcel, Rose... des Lillois dans la Grande Guerre

Sommaire

A propos de l'exposition

Le centenaire de la libération de la ville de Lille et de la fin de la Première Guerre mondiale sont l’occasion pour les Archives municipales de replonger dans tous les documents produits par la municipalité durant cette période et de vous en faire découvrir une sélection dans cette exposition.


Classés en 2013 et 2014, ces documents constituent aujourd’hui un témoignage précieux pour comprendre de quelle manière la ville fut gérée au cours de cette période complexe de son histoire. Ces dossiers éclairent le destin de milliers de Lillois, victimes de cette guerre et de l’occupation allemande. Dans cette exposition, les Archives municipales vous proposent de découvrir quelques destins de civils lillois, qu’ils soient élus, otages, travailleurs, évacués, résistants…


La Ville de Lille commémore depuis 2014 le centenaire de la Première Guerre mondiale. Grâce aux nombreuses ressources documentaires présentes dans les collections de ses musées, bibliothèques et archives et en collaboration avec de nombreux partenaires extérieurs, la Ville propose, depuis quatre ans, une programmation multiple afin d’évoquer, un siècle après, l’occupation de 1914-1918, les difficultés de la population civile et ses conséquences sur Lille.


A propos de l'exposition virtuelle

L'exposition "Charles, Léontine, Marcel, Rose... des Lillois dans la Grande Guerre" a été présentée dans l'Hôtel de Ville de Lille du 12 septembre au 30 novembre 2018. 


Cette exposition numérique reprend l'ensemble des panneaux de l'exposition présentée dans l'Hôtel de Ville, enrichie de nombreux documents complémentaires. Vous pouvez ainsi y découvrir plus d'une centaine de documents relatifs à la période 1914-1918 à Lille : photographies, affiches, rapports, correspondance, notes, bons de réquisitions, plan, etc. 


Dans cette exposition virtuelle, les portraits sont présentés les uns à la suite des autres, vous pouvez passer de l'un à l'autre en utilisant les flèches rouges en haut à droite de l'écran, pour vous diriger vers la droite ou vers la gauche.

Pour consulter les textes et les documents numérisés associés à chaque portrait, vous pouvez utiliser les flèches rouges montantes ou descendantes.  

Pour naviguer dans l'exposition, vous pouvez également utiliser le "Sommaire" en bas de page ou la touche "esc" en haut de page pour visionner l'ensemble des pages et retrouver à tout moment où vous vous situez dans l'exposition.


Bonne visite !

Introduction

« Ville qui, par sa fierté devant l’envahisseur, et son calme courage dans les pires épreuves, s’est montrée digne de son long et glorieux passé militaire. Séparée pendant quatre années de la Mère Patrie, en proie à toutes les exactions, pillée, brûlée, saccagée, s’étant même vu ravir par la force ses femmes et ses filles, a conservé intacte sa foi inébranlable dans les destinées de la France. A, par son patriotisme, suscité les plus sublimes sacrifices chez les meilleurs de ses enfants ». 

 

Citation de la Ville à l’Ordre de l’armée, le 19 avril 1920


17 OCTOBRE 1918 : LILLE EST LIBÉRÉE !


Quatre années quasi jour pour jour après son bombardement et le début de son occupation par les Allemands, Lille est libérée par les troupes britanniques. Moins d’un mois après, l’armistice est signé le 11 novembre 1918. La Première Guerre mondiale s’achève enfin. Pour des millions de Français, cela signifie surtout de prochaines retrouvailles avec les soldats qui ont survécu aux tranchées. Mais pour les Lillois, l’armistice représente aussi la promesse d’un renouveau, le terme de quatre années d’isolement, de privations et de répression. Occupée et coupée du reste de la France du 13 octobre 1914 au 17 octobre 1918, Lille n’a pas vécu la Grande Guerre comme le reste du pays. 

À travers cette exposition, les Archives municipales vous proposent de partir sur les traces de quelques Lillois, dont le parcours durant ces quatre années vécues sous occupation allemande est représentatif de tant d’autres.

Charles Delesalle

Portrait de Charles Delesalle, maire de Lille de 1904 à  1919. Il reçoit la Légion d'honneur le 21 octobre 1918. Archives départementales du Nord - 30Fi guerre 14-18/168

« Pendant que les jeunes et les vaillants luttent héroïquement pour notre indépendance tout au long de nos frontières, nous avons en effet, nous que l'âge retient dans nos foyers  à veiller à la subsistance de tous ceux qui y sont restés ». 


Charles Delesalle au Conseil municipal le 25 septembre 1914 

Charles Delesalle

Lille, le 13 octobre 1914

 

Après trois jours d’intenses bombardements qui aboutissent à la capitulation de Lille, Charles Delesalle, maire depuis 1904, informe la population du début de l’occupation de la ville.

La 6ème armée allemande s’installe partout en ville. Dès le 15 octobre, elle communique les nouvelles règles à suivre par voie d’affichage : couvre-feu imposé, circulation limitée, soldats logés chez l’habitant, rassemblements interdits, etc.

Afin de «traiter des affaires intéressant Lille et sa région », des réunions sont organiséesquasi quotidiennement à la Kommandanturà partir du 29 octobre. Les autorités allemandesy convoquent des représentants desinstitutions françaises : Charles Delesalle,maire de Lille, Félix Trépont, préfet du Nordet Monseigneur Charost, évêque de Lille.

«  M. le Général Gouverneur demande que le fonctionnement des établissements de bains soit assuré.

M. le Général Gouverneur demande qu’il soit rappelé à la population que toutes les armes à feu ou armes tranchantes devront être déposées à la mairie. 

M. le Général Gouverneur accepte que les employés municipaux qui sont appelés par leur service à circuler après les heures prescrites portent un brassard ».

Ainsi débutent les longues listes de mesures imposées par l’occupant. Durant les quatre années d’occupation, Charles Delesalle, intermédiaire entre l’armée allemande et les Lillois, s’efforce de concilier la protection de la population et les exigences de l’occupant qui ne cesseront d’augmenter et de se durcir.

Charles Delesalle

Lille, ville de repos pour le soldat allemand

Située à moins de 20 kilomètres du front, Lille devient rapidement un lieu de repos pour les soldats allemands en permission et un lieu de passage pour les soldats partant dans les tranchées. Magasins tenus par des civils allemands, cinémas, casinos, musée des Beaux-Arts réservé aux soldats, concours de natation, théâtre… Les distractions ne manquent pas et une véritable vie culturelle se met en place pour l’armée d’occupation.

Les oppositions sur ces sujets sont nombreuses : la municipalité juge en effet que les dépenses imposées pour l’organisation des loisirs des soldats allemands ne sont pas une priorité au vu des souffrances de la population.

Marie-Thérèse Maquet 
Témoin précieux du début de l'occupation

Photographie de Marie-Thérèse Maquet et de ses enfants, Jacques, Etienne, Isabelle,Marie-Lucie et Cécile en 1914. Collection particulière.

« En écrivant ainsi tous les jours, je crois que je ne donne ici qu’une idée fort imparfaite de toutes les vexations et mille ennuis que nous donne l’occupation allemande ». 

 

Journal de Marie-Thérèse Maquet, le 2 décembre 1914

Marie-Thérèse Maquet 

Lille, le 17 octobre 1914

 

Marie-Thérèse Maquet a 35 ans en 1914. Elle vit à quelques pas du jardin Vauban, avec ses cinq enfants âgés de 15 mois à 11 ans. Comme de nombreux Lillois, elle doit subir le cantonnement des soldats allemands. Le 17 octobre, elle note dans son journal : « On m’annonce deux officiers Allemands et deux ordonnances pour les loger […] Après avoir dignement dit que j’avais cinq enfants, force m’a été de donner ma chambre à un officier, celle des fillettes à l’autre, les deux hommes [les ordonnances] se contentant de deux matelas dans la chambre des enfants au premier étage. En prenant possession de ma chambre, ils demandent un bain... (Le gaz est coupé au secteur) puis àmanger, du feu. Ma pauvre chambre ! … laproie d’un mangeur de choucroute ! [...] ».

 

Son mari, Émile, a été mobilisé en août 1914 et se trouve à Dunkerque dans l’intendance de l’armée française. Elle ne recevra la première lettre de sa part que le 1er septembre 1915. Lille est en effet coupée du reste de la France. Les Lillois ne peuvent recevoir de courrier des soldats mobilisés ou de leur famille installée hors de Lille. Les seules nouvelles de l’extérieur sont contrôlées et transmises par l’armée allemande.

Quelques lettres parviennent toutefois par des passeurs clandestins que l’armée allemande traque. Elle oblige par exemple les voyageurs des tramways à se déshabiller afin de vérifier qu’ils ne transportent pas de lettre. Les peines peuvent aller de l’emprisonnement à l’exécution pour espionnage.

Marie-Thérèse Maquet 

Charles Rémy 
Otage de la première heure

Les otages de Lille en 1917. Archives départementales du Nord - 30Fi guerre 14-18/492

« Samedi 17 : tandis que Lille était en feu, les Allemands prenaient possession de la ville. [Ils] obligent 10 otages à coucher chaque nuit à la citadelle. Je suis désigné pour la nuit du 18 au 19 ». 


Journal de Charles Rémy, le 17 octobre 1914

Charles Rémy 

Citadelle de Lille, le 18 octobre 1914

 

Charles Rémy, adjoint au Maire et chef d’une entreprise familiale de fers et quincaillerie, se dirige vers la citadelle de Lille pour y passer sa première nuit en tant qu’otage. Il est accompagné de neuf autres personnalités lilloises : Gustave Delory et Henri Ghesquière, députés, l’abbé Lecomte, vicaire général, Jules Duburcq, Lucien Crépy-Saint-Léger et René Baudon, adjoints au Maire, Georges Lyon, recteur de la Faculté, Paul Stahl et Georges Masquelier, membres de la Chambre de Commerce.


La désignation d’otages est imposée par l’occupant dès la prise de Lille le 13 octobre. Choisis parmi les personnalités lilloises, ils doivent répondre sur leur vie de tout acte de désobéissance de la part de la population.

Les otages dorment dans la chapelle de la citadelle, aménagée en dortoir. Les conditions de détention y sont rudes : nuits glaciales sans feu, éclairage à la bougie, aucune protection contre la pluie et le vent qui s’engouffrent par les vitraux cassés suite aux bombardements... La bonne entente semble toutefois régner au sein du groupe de Charles Rémy, malgré les circonstances. « Nous avons passé là quelques soirées que j’appellerais agréables si le lieu et les événements le permettaient » témoigne t-il dans son journal.

Charles Rémy

Les otages à Lille

Au début de l’occupation, les otages sont répartis par groupes et dorment à tour de rôle à la citadelle. Fin décembre 1914, la Kommandantur allège cette mesure. Les otages doivent se présenter quotidiennement à la Kommandantur pour y signer une feuille de présence. L’incarcération à la citadelle sera de nouveau appliquée « si l’autorité allemande avait quelque plainte à formuler ».

C’est ce qui se passe en juillet 1915, lors de « l’affaire des sacs » où les ouvriers de Lille et des environs refusent de confectionner des sacs pour les tranchées allemandes. Les notables sont ainsi de nouveau détenus pour faire pression sur la population.

Alphonse Buisine 
otage deporté en Lituanie

Les otages de Lille au camps d'Holzminden dans le duché de Brunswick.25 otages Lillois sont internés en Allemagne de novembre 1916 à avril 1917. Musée de l'Hospice Comtesse - inv. n° 976.10.8


« Comme mesure de représailles vis-à-vis du refus, par le gouvernement français, de libérer les Alsaciens enlevés, il a été décidé l’évacuation de citoyens français ».


Le Général Von Graevenitz aux otages, le 4 janvier 1918

Alphonse Buisine

Gare de Lille, le 6 janvier 1918, 8h30

 

Alphonse Buisine, accompagné de 19 autres Lillois, monte dans un train à destination d’un lieu situé « entre Kowno et Wilna » en Russie (les villes de Kaunas et Vilnius dans l’actuelle Lituanie). « Les dispositions pour une absence prolongée doivent être prises. Il est recommandé de prendre des vêtements chauds » indique le général Von Graevenitz dans sa lettre adressée aux otages le 4 janvier.


Alphonse Buisine est également autorisé à emporter du pain pour les 5 jours de voyage et 50 kg de bagages. Cette vague de déportation est organisée par l’Allemagne comme mesure de représailles contre l’internement de citoyens allemands en France depuis 1914. Des otages, pris parmi les notables des départements français occupés, sont ainsi envoyés dans différents camps de prisonniers civils. Le voyage se fait debout dans des wagons. Sur place, les otages sont détenus dans des granges, des étables ou des églises en ruines. Les conditions de vie y sont très dures entre le froid, le manque de nourriture, d’hygiène et de soins. Certains otages décèdent au cours de leur déportation.

Parmi eux, Alphonse Buisine, directeur de l’Institut de chimie de la Faculté des sciences de Lille. Interné au camp de Miljegany, il décède dans l’hôpital russe de Vilnius le 19 mars 1918 à l’âge de 61 ans.

Alphonse Buisine

Les Otages déportés

En novembre 1916, 300 otages du département du Nord, dont 25 Lillois et Lilloises, sont déportés au camp d’Holzminden en Allemagne. Entourés d’une enceinte de 2 m de hauteur et de miradors, les baraquements peuvent accueillir 10 000 personnes. Les otages sont rapatriés en avril 1917. Le 6 janvier 1918, lors d’une seconde déportation, 600 Français sont internés dans les camps de Miljegany, Roon et Jewie dans l’actuelle Lituanie. Le 12 janvier, 400 Françaises sont envoyées à Holzminden.


Parmi elles, Emilie Calmette, épouse d’Albert Calmette, directeur de l’Institut Pasteur. Ce dernier, resté à Lille, alerte régulièrement les autorités allemandes sur la situation sanitaire alarmante des Lillois. Les rapatriements s’échelonnent entre mars et septembre 1918.

Des mères de famille indignées par la réquisition de la laine de matelas

Réquisition des matelas dans les rues deLille. Archives départementales du Nord -30Fi guerre 14-18/328

« Les pauvres gens, déjà très déprimés par le manque de nourriture, n’auront à leur disposition, cet hiver, aucun moyen de s’éclairer ni de se chauffer. Il ne leur reste que leur lit pour s’abriter du froid et pour demander au sommeil l’oubli momentané de leurs misères ». 


Albert Calmette au Préfet du Nord, le 17 octobre 1917

Des mères de famille indignées par la réquisition de la laine de matelas

Lille, le 15 octobre 1917

 

Des affiches annonçant une énième réquisition viennent d’être placardées en ville. Il s’agit cette fois de la réquisition des matelas dont la laine servira notamment à confectionner des uniformes allemands. Le maire de Lille s’adresse aussitôt au général Von Graevenitz pour lui faire part de ses inquiétudes au sujet de cette mesure.


« C’est tout particulièrement le sort de la partie la plus pauvre de cette population qui me préoccupe au plus haut degré, car il ne s’agit pas tant en l’espèce de son bien-être que de son existence même. Les gens aisés arriveront peut-être par des moyens de fortune à suppléer plus ou moins convenablement à cette privation nouvelle. Mais que vont devenir, à l’entrée même de l’hiver, ces milliers de logements ouvriers où manquent déjà la lumière, le charbon et le pain et où bien souvent plusieurs membres de la famille s’entassent sur un seul matelas ».


Il reçoit le lendemain une lettre d’un groupe de mères de famille lui demandant d’intervenir pour alléger cette mesure. La réquisition de la laine à matelas d’octobre 1917 n’est pas la première connue par les Lillois mais semble être celle qui fut la plus difficilement vécue par la population. Celle-ci intervient au début du quatrième hiver d’occupation et s’ajoute aux privations déjà nombreuses. Elle a des conséquences directes sur la santé, notamment des enfants, des personnes âgées et des malades.

Des mères de famille indignées par la réquisition de la laine de matelas

Oscar Fanyau 
un refus de réquisition lourd de conséquences

Portrait d'Oscar Fanyau. Collection de l'association La Mémoire d'Hellemmes.

« Si je n’ai pas fait la déclaration des métaux demandés, [...] c’est parce que ma conscience s’y refuse ». 

Oscar Fanyau au Commandant de la Place, le 23 octobre 1916

Oscar Fanyau

Hellemmes, le 21 octobre 1916

 

Oscar Fanyau, pharmacien à Lille et ancien maire d’Hellemmes, reçoit une sommation de l’armée allemande « de déclarer sescuivres ». Deux jours plus tard, il répond par une lettre dans laquelle il explique son refus : « [...] Livrer des métaux pour fabriquer des projectiles destinés à tuer mes frères: ceci serait contraire à mon honneur et à mon patriotisme». 

Comme d’autres Hellemmois, il a refusé de renvoyer le formulaire relatif à la réquisition du cuivre. Il est condamné à trois mois de prison. Arrêté le 25 octobre, il est conduit à la citadelle de Lille où il décède brutalement, à l’âge de 69 ans. Le tribunal de la Kommandantur refuse le transfert de son corps à Hellemmes où il résidait. Oscar Fanyau est ainsi enterré au cimetière du Sud.

Oscar Fanyau

Les réquisitions

Les réquisitions commencent à Lille dès 1914 et s’intensifient d’année en année. Afin de réduire les libertés de la population et les risques d’espionnage, les automobiles, bicyclettes, téléphones, appareils photographiques sont récupérés par l’occupant. Les pigeons voyageurs doivent être mis à mort. L’Allemagne souffre également du blocus imposé par l’Angleterre et récupère dans les régions occupées ce qui est nécessaire à l’effort de guerre. L’ensemble des matières premières, objets et animaux sont ainsi recensés puis réquisitionnés.

Les particuliers, les entreprises et les administrations sont touchés par ces réquisitions. Les matières ciblées sont communiquées aux Lillois par voie d’affichage.

Les exemples sont très nombreux : enclumes, fumier, récoltes, machines à écrire des écoles, courroies de transmission, tabac, orties, coqs, poules, poussins et produits de la ponte, etc. Tout manquement à ces déclarations et réquisitions est puni de peines de prison ou de lourdes amendes. Certains habitants utilisent ce moyen pour s’opposer passivement à l’armée allemande, ou de manière plus affirmée comme dans le cas d’Oscar Fanyau. 

Les réquisitions

Le Comité Jacquet, Léon Trulin & Louise de Bettignies, condamnés pour espionnage

Portraits de Georges Maertens, Eugène Jacquet, Sylvère Verhulst, Léon Trulin et Ernest Deconninck paru dans l'Echo du Nord le 9 mai 1927. Musée de la Résistance de Bondues.

« Soyez sans inquiétude, je meurs content d’avoir essayé de me rendre utile à mon pays. Après la cessation des hostilités, vous connaîtrez les griefs portés contre moi et pour lesquels la justice allemande m’a supprimé le droit de vivre ». 

     

Ernest Deconninck à son épouse, le 22 septembre 1915

Le Comité Jacquet

Lille, le 22 septembre 1915

 

Une affiche est placardée dans Lille pour annoncer l’exécution d’Eugène Jacquet, Ernest Deconninck, Georges Maertens et Sylvère Verhulst. Condamnés en conseil de guerre le 17 septembre 1915 pour avoir mis en place un réseau de renseignement et d’évasion de soldats alliés, ils sont fusillés à la citadelle le 22 septembre. Le démantèlement du réseau intervient suite à une trahison. Plus de 200 membres sont arrêtés et condamnés à la déportation ou à la prison.

Le Comité Jacquet

Léon Trulin

Lille, le 8 novembre 1915

 

Une nouvelle affiche est placardée pour annoncer l’exécution de Léon Trulin, jeune étudiant belge de 18 ans, lui aussi accusé d’espionnage. Recruté par les services secrets britanniques en juillet 1915, Léon Trulin monte un réseau composé de jeunes gens âgés de 15 à 18 ans. Ils sont chargés de recueillir des renseignements sur les installations militaires allemandes. Arrêté à la frontière des Pays-Bas le 3 octobre 1915, Léon Trulin est condamné à mort et fusillé à la citadelle le 8 novembre 1915. Ses compagnons, également arrêtés, sont condamnés à la détention à perpétuité.


Charles Rémy, adjoint au Maire, assiste aux inhumations de ces cinq fusillés au cimetière de l’Est. Ils sont enterrés à quelques mètres les uns des autres. Les corps des trois Français sont enveloppés dans des drapeaux tricolores et ceux des deux Belges dans les drapeaux belge et français.

Léon Trulin

Louise de Bettignies

Lille, le 7 novembre 1918

 

« Permettez-moi, Madame, de vous témoigner mon admiration et l’assurance que votre chère fille aura bien mérité de la patrie et de la ville de Lille que je représente. Aussi, je lui exprime, dans la tombe hélas, ma reconnaissance émue pour les services qu’elle a rendus à mes concitoyens pendant l’occupation » écrit Charles Delesalle à Julienne-Marie de Bettignies suite à l’annonce du décès de sa fille.


Après avoir ravitaillé les soldats français durant le siège de Lille en octobre 1914 et fait passer du courrier vers la France non occupée, Louise de Bettignies est recrutée par les services secrets britanniques en février 1915. Elle monte, sous le pseudonyme d’Alice Dubois, le « réseau Alice », qui est chargé de fournir des renseignements sur l’organisation de l’armée allemande et d’aider les soldats alliés à s’évader via les Pays-Bas. Arrêtée le 20 octobre 1915, elle est condamnée à mort le 19 mars 1916. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité et elle est incarcérée dans la forteresse de Siegburg, près de Cologne. Suite à une pneumonie mal soignée, elle décède le 27 septembre 1918. Son corps est transféré à Lille en mars 1920 où des funérailles solennelles sont organisées. Louise de Bettignies est inhumée à Saint-Amand-les-Eaux, sa ville natale.

Louise de Bettignies

Pauline de Veirman et Arthur Vanaverbeck

une arrestation qui tourne mal

Patrouille de soldats allemands dans une rue de Lille en 1916. Archives départementales du Nord. Fonds Flament - 3Fi10/21

« Pour cette conduite indisciplinée et punissable de groupes de la population insaisissables, il faudra que les habitants de la Ville de Lille soient solidairement responsables »


La Kommandantur à Charles Delesalle, le 28 décembre 1916    

Pauline de Veirman et Arthur Vanaverbeck

Lille, Faubourg des Postes, le 16 novembre 1916
    

Arthur Vanaverbeck est arrêté par la gendarmerie allemande. Il était recherché depuis plusieurs jours pour avoir volé des cultures dans des champs avec d’autres habitants des faubourgs des Postes et d’Arras. Lors de son arrestation, sa demi-soeur, Pauline De Veirman, est tuée par la police allemande alors qu’elle essayait de lui donner un morceau de pain. Le 18 novembre, une note de la Kommandantur informe l’état civil de Lille de ce décès : « Un membre de la force armée dans l’exercice légal de ses fonctions a blessé d’un coup de feu » Pauline De Veirman qui a « succombé à sa blessure ». La jeune fille est enterrée au cimetière du Sud.

« En tête du cortège, qui comprenait environ 300 personnes, marchaient 30 jeunes filles revêtues d’un voile blanc » note le commissaire Polet dans son rapport du 20 novembre 1916.


Le 28 décembre 1916, la ville de Lille est condamnée à payer une amende de 100 000 marks. La Kommandantur estime que la foule a pris une attitude menaçante vis à-vis de la gendarmerie allemande lors de l’arrestation d’Arthur Vanaverbeck et qu’elle a essayé d’aider le jeune homme à s’enfuir.

Le Maire de Lille répond immédiatement à ce courrier : « La population de ce faubourg a déjà été punie, et deux mois plus tard, alors que les coupables ont été arrêtés, vous rendez responsable toute la population intérieure de la ville qui […] n’a cessé de montrer depuis deux ans l’attitude la plus digne. Nous sommes donc condamnés sans avoir pu nous défendre. Je n’ai aucun moyen d’en appeler à ce jugement et suis forcé de le subir, mais ce ne sera pas sans avoir élevé une énergique protestation ».

Pauline de Veirman et Arthur Vanaverbeck

un climat de peur instauré à lille

Dès le début de l’occupation, l’armée allemande menace la population de mort pour toute une série de délits. La population vit dans la crainte d’être arrêtée, incarcérée ou exécutée pour espionnage. Les motifs de condamnations et les sanctions encourues évoluent tout au long de l’occupation.


Elles sont transmises à la population par voie d’affichage ou via le Bulletin de Lille, journal municipal publié sous contrôle de l’armée allemande. Les exécutions sont annoncées afin de dissuader la population de tout acte hostile envers l’occupant. Les exactions et les accidents causés par des soldats sont également nombreux. En cas d’incident avec la population, les otages peuvent être menacés de représailles et la municipalité condamnée à de lourdes amendes. Considérée comme une ville riche, Lille paye un lourd tribu financier : les contributions de guerre, frais d’occupation et amendes ne cessent d’augmenter entre 1914 et 1918.

Edmond Labbé, un enseignant au service du comité d'alimentation du nord de la France 

Le personnel d'un local du Comité d'alimentation du Nord de la France à Lille. Archives départementales du Nord - 30Fi guerre 14-18/331


« Lorsqu’une personnalité aussi autorisée que le Docteur Calmette estime qu’il est indispensable de fournir à la population de la viande fraîche et des fruits, si l’on veut maintenir sa santé à un niveau suffisant de résistance, notre devoir le plus strict est de nous efforcer de trouver ces produits ». 


Edmond Labbé aux membres du Comité d’alimentation du Nord de la France, le 19 février 1916
      

Edmond Labbé

Lille, le 5 mai 1916

 

Après 19 mois d’occupation, la question de l’alimentation reste une préoccupation constante de la municipalité et des Lillois. Depuis mai 1915, la situation s’est améliorée grâce à l’aide essentielle apportée par le Comité d’alimentation du Nord de la France (CANF), chargé du ravitaillement des civils dans la partie occupée du département. Edmond Labbé, inspecteur général de l’enseignement technique, se met au service du CANF en tant que secrétaire général. 

Il écrit aux membres du Comité en mai 1916 : 

« Depuis un an, nous avons assuré aux 660 000 habitants de la partie occupée de l’arrondissement de Lille leur pain quotidien, en y ajoutant quelques autres denrées indispensables. Parmi les tristesses de l’heure présente, cette pensée est pour nous un réconfort ».


Depuis le 5 mai 1915, les distributions de riz, farineux, lard, saindoux, café, sucre et lait permettent de couvrir environ deux tiers des besoins alimentaires de la population dans le district de Lille. Valentine Labbé, son épouse, s’investit à ses côtés. Elle assure le rôle de déléguée du CANF auprès des travailleurs forcés rentrés blessés à Lille et organise des cours de cuisine pour aider à tirer le meilleur parti des rations alimentaires réduites. Le couple œuvre également durant la guerre pour développer l’enseignement technique en proposant notamment des cours de coupe, couture, raccommodage et blanchissage à plus de 200 Lilloises.

Edmond Labbé

Une aide extérieure pour ravitailler la population

Dès le mois d’octobre 1914, l’aide internationale se met en place afin de venir en aide à la Belgique occupée par l’armée allemande. L’aide s’étend ensuite au territoire français envahi. Le Comité d’alimentation du Nord de la France (CANF) est créé en avril 1915 à l’initiative de l’industriel lillois, Louis Guérin. Un accord est passé avec l’occupant pour que les denrées du comité ne soient pas réquisitionnées.


Lille étant coupée du reste de la France, son ravitaillement s’organise grâce à des associations philanthropiques. La Ville commande ainsi des denrées à la Commission for Relief in Belgium, le Comité national Belge se charge de les transporter et le Comité d’alimentation du Nord de la France de les distribuer. La partie la plus pauvre de la population bénéficie gratuitement de ces distributions.


Cette aide permet d’éviter la pénurie alimentaire mais n’empêche pas les Lillois de souffrir de malnutrition, certains aliments étant manquants ou de médiocre qualité. Les sources d’énergie, notamment le gaz et le charbon, sont également limitées. La tuberculose, la dysenterie, le typhus se développent rapidement, les organismes étant affaiblis par les nombreuses privations. La mortalité double entre 1914 et 1918.

Clotilde, Rose & Yvonne Bilcke
Trois petites lilloises en Belgique

« Le Comité national les placera dans ses établissements de la campagne pour les suralimenter et les soumettre à la cure d’air. Ces enfants sont des anémiés et des prétuberculeux, il y a urgence à leur donner le régime ci-dessus indiqué ».

 

Charles Delesalle au médecin de la Kommandantur, le 30 juin 1917

En remerciement des bons soins donnés à ses filles, Opportune Bilcke envoie à la Mairie deux photographies de ses trois filles prises avant leur départ et à leur retour de Belgique.

1er août 1917

En remerciement des bons soins donnés à ses filles, Opportune Bilcke envoie à la Mairie deux photographies de ses trois filles prises avant leur départ et à leur retour de Belgique.

15 juin 1918

Note du directeur du bureau d’hygiène envoyée en janvier 1917 aux mères des enfants partant pour la première cure de suralimentation en Belgique.

7 janvier 1917

Clotilde, Rose & Yvonne Bilcke

Lille, le 2 août 1917

 

Clotilde, Rose et Yvonne Bilcke, âgées de 11, 13 et 14 ans, montent dans un train en direction de Bruxelles, accompagnées de 58 autres enfants lillois. Tous souffrent de malnutrition, d’anémie et d’état prétuberculeux. Depuis octobre 1916, la section de l’aide et de la protection des œuvres de l’enfance du Comité national belge de secours et d’alimentation organise des cures d’air et de suralimentation à destination des jeunes Lillois dont l’état de santé se détériore.

Plusieurs départs ont lieu à partir de janvier 1917. Près de 600 jeunes de 6 à 25 ans partent ainsi durant quelques mois afin de recouvrer la santé. Les soeurs Bilcke font partie du second voyage vers la campagne belge. Elles sont accueillies dans un couvent à Berlaer-lez-Lierre. Le régime alimentaire des jeunes pensionnaires est au cœur des préoccupations et l’évolution de leur poids est le principal indicateur de la bonne santé des enfants. Les 30 jeunes filles accueillies à Berlaer-lez-Lierre ont en moyenne grossi de 5,5 kg durant leur séjour de 10 mois.

Les colonies de Hollande

Le Comité central d’hospitalisation en Hollande d’enfants français de la région occupée est créé en août 1916 afin de « soulager la misère navrante de la population du Nord de la France ». En février 1917, il obtient l’accord du gouvernement allemand pour le départ des premiers enfants. 1121 enfants sont ainsi accueillis en Hollande. Ils rentreront en France en février 1919

Famille Dassonneville, Julie & Simone Decoker
Victimes de l'explosion des "18 Ponts"

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"Explosion dans Lille". Le 11 janvier dans la matinée l'occupant et la municipalité, aidés par la population, organisent les recherches des corps et d'éventuels survivants. Les habitants de Moulins tentent également de récupérer quelques effets personnels dans les ruines. Musée de l'Hospice Comtesse - n° CP 229-d/8

« A la suite de la terrible explosion du 11 janvier 1916, qui frappa d’une manière foudroyante et anéantit en quelques instants le quartier si peuplé de Moulins-Lille, près de 1400 familles se trouvèrent sans abri, au milieu d’un champ de dévastation et de ruines ». 


Le Comité de l’Union patriotique au Maire de Lille, le 18 mai 1916

Famille Dassonneville, Julie & Simone Decoker

10 rue Desaix, le 11 janvier 1916

 

Fernand et Justine Dassonneville et trois de leurs filles, Valentine, 17 ans, Henriette, 15 ans et Eléonore, 8 ans, sont tués par l’explosion du dépôt de munitions dit des « 18 ponts ». Ils habitaient dans la rue Desaix, la plus touchée par l’explosion en raison de sa proximité immédiate avec le dépôt. Suzanne, leur quatrième fille de 21 ans, souffre de plusieurs plaies à la tête. Orpheline, elle part après la catastrophe s’installer à Croix chez son parrain.

102 rue de Ronchin, le 11 janvier 1916

 

« Tout perdu – regrette surtout le piano, gagne pain de la famille ». Julie Decoker,confectionneuse et sa fille Simone, 20 ans,perdent tout suite à l’explosion : leur maison,leur mobilier, leurs vêtements, leursobjets de la vie quotidienne. Lauréate duconcours du conservatoire en 1912, Simonecommençait à donner des cours de pianoà quelques élèves ce qui lui permettait defaire vivre la famille. Comme des centainesd’autres habitants de Moulins, elles sontrelogées dans d’autres quartiers, dans leurcas à Saint-Maurice-Pellevoisin.

L'explosion des 18 ponts

Situé boulevard de Belfort, le bastion des « 18 ponts » comportait deux rangées superposées de 9 casemates en forme d’arches. Il est utilisé par l’armée allemande durant la guerre pour y stocker de grandes quantités de munitions.

Il explose le 11 janvier 1916 à 3h30 du matin, faisant 104 morts et 400 blessés.

L’explosion détruit la majeure partie du quartier de Moulins. L’enterrement des victimes a lieu le 15 janvier au cimetière du Sud.

La municipalité, aidée par des associations et la générosité publique, met en place des aides pour les milliers de familles qui ont perdu tout ou partie de leurs biens durant l’explosion. Il faut reloger les victimes en réquisitionnant des logements ou en utilisant les logements des personnes évacuées, et leur fournir du mobilier, des vêtements, de la nourriture et des aides financières leur permettant d’affronter l’hiver 1916.

L'explosion des 18 ponts

Émile Théodore & Paul Vanrycke 
Deux employés municipaux au secours des collections présentes dans l'hôtel de ville

Groupe d’ouvriers participant au déblaiement des ruines de l’Hôtel de Ville.

[1917-1918]

« D’un côté, vers la galerie des maires, le brasier, de l’autre, la plus complète obscurité. Nous trébuchions à chaque pas dans les dossiers d’archives et les monts de papiers gisant à terre ». 


Carnets d’Emile Théodore, le 23 avril 1916

Émile Théodore & Paul Vanrycke 

Place Rihour, le 23 avril 1916

 

Un incendie se déclare vers 21h30 au deuxième étage de l’Hôtel de Ville de Lille. En raison du couvre-feu et de la suppression des communications téléphoniques, les pompiers mettent du temps à arriver et l’incendie se propage très rapidement. Les problèmes de ravitaillement en eau ralentissent également leur travail. Quelques employés municipaux, aidés par des habitants et des soldats allemands, tentent de sauver les documents importants. « Que faire devant cesmilliers de cartons ? Nous sauvons quelques cartons et liasses. À peine avions nous commencé qu’un cri de sauve qui peut retentit. Puis un craquement sinistre et la chute de matériaux » témoigne Emile Théodore, conservateur du musée des Beaux-Arts. Paul Vanrycke, responsable de la bibliothèque, raconte de son côté : « Aidés par deux soldats du génie qui durent enfoncer et scier les portes, nous arrivâmes jusqu’à la salle des périodiques. Le feu au-dessus faisait rage […] et malgré mon désir de sauver les boites de fiches, je fus obligé d’abandonner les locaux très menacés […] Quand MonsieurThéodore et moi-même quittâmes à 7h30 le lieu du sinistre, tout danger paraissait écarté pour le moment ». 


L’incendie ne fait aucune victime. Grâce au travail des volontaires, une partie des documents présents dans l’Hôtel de Ville est sauvée. L’ensemble des registres d’état civil, la moitié des ouvrages de la bibliothèque et les documents relatifs aux réquisitions allemandes sont évacués.


Les archives anciennes, conservées dans la salle du conclave, ne sont pas touchées par l’incendie contrairement à tous les dossiers courants et aux archives du XIXe siècle qui partent en fumée. Les services municipaux se réinstallent en urgence dans différents locaux mis à disposition par d’autres administrations.


Le 25 avril, deux jours après l’incendie, la mairie peut de nouveau accueillir la population lilloise. 

Émile Théodore

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Emile Théodore dans son cabinet de travail. Collection de la famille Théodore

Conservateur du musée des Beaux-Arts de 1912 à 1937, il reste à la tête du musée durant la guerre et se consacre à la protection des œuvres et aux réparations du musée. En parallèle de ses carnets, il rédige un éphéméride permettant de revivre les grands événements qui ont touché le musée durant l’occupation. Il cache notamment l’œuvre « La tête de cire » dans les caves du musée, ce qui permet de la sauver à la fois des dégâts matériels (bombardements, inondations) et des spoliations d’œuvres d’art par l’armée allemande.

Paul Vanrycke

Portrait de Paul Vanrycke. Bibliothèque municipale de Lille.

Bibliothécaire de l’Université depuis 1901, il est également nommé responsable de la Bibliothèque municipale le 6 mars 1916 des Beaux-Arts. Après avoir participé au sauvetage d’une partie des collections le 23 avril, il met en place le long travail de « déménagement, brossage et remise en place » des ouvrages ayant échappé aux flammes. Durant les 15 jours suivant l’incendie, les livres sont transférés à la Bibliothèque universitaire, place de l’Université (aujourd’hui place Georges Lyon), réaménagée pour l’occasion.

L'incendie de l'Hôtel de Ville

André & Albert Roger 
deux frères victimes d'un tir contre aéroplane

Carte postale des écoles Desbordes-Valmore et Alfred de Musset construites avant la Première Guerre mondiale. Archives départementales du Nord - 30Fi enseignement/32

« J’ai la douleur de vous informer de la mort tragique de mon petit garçon tué par l’éclat de l’obus tombé ce jour ». 


Clémence Roger au Maire de Lille, le 24 avril 1917

André & Albert Roger 

Lille, Bois-Blancs, le 24 avril 1917

 

André et Albert Roger, 5 et 7 ans, se rendent à l’école Desbordes-Valmore. Un projectile tiré contre un avion allié tombe sur le trottoir devant l’école, tuant sur le coup André et un autre petit garçon, Maurice Van Hacken. Albert est blessé ainsi que cinq autres élèves de l’école et une batelière.


Les victimes sont aussitôt prises en charge par Mme Wagner, inspectrice des enfants de premier âge et les docteurs Sougniez et Ducamp, accompagnés d’un médecin allemand. Les cas les plus graves sont envoyés à l’hôpital de la Charité. Jeanne Leclercq, 8 ans et Sophie Prévost, 77 ans, décèdent à la suite de leurs blessures. « Ce qui porte à quatre le nombre des nouvelles innocentes victimes de la guerre » rapporte Charles Delesalle au Conseil municipal. 

 

Cet accident frappe durement ces familles lilloises, notamment les familles Roger, Van Hacken et Leclercq, touchées à double titre par un décès et un blessé parmi leurs enfants. Les funérailles des victimes se déroulent le 27 avril à l’église Notre-Dame de la Consolation dans le quartier Vauban et l’enterrement a lieu au cimetière du Sud. Comme pour toutes les autres victimes des tirs contre aéroplane et des bombardements, les funérailles sont prises en charge par la municipalité, qui vient également en aide financièrement aux familles des victimes.

André & Albert Roger

Le canon et les tirs contre aéroplanes

Située à moins de 20 kilomètres du front, la ville se trouve non loin des combats.

Les habitants vivent durant quatre ans au son du canon. « Canon toute la nuit et toute la journée, le soir encore mes vitres tremblent » écrit Marie-Thérèse Maquet, une habitante du quartier Vauban, le 13 mai 1915. Lille est régulièrement survolée par les avions alliés. Ces derniers font l’objet de tirs par les différentes batteries installées en ville et dans les environs. 

Les Lillois assistent également à des combats d’aéroplanes. « Les aéros qu’on n’avait pas vus pendant deux jours ont réapparu cinq ou six fois dans la journée. Comme on tire souvent de la Citadelle, ce sont des fuites éperdues des nounous et bébés du jardin Vauban »écrit-elle également le 15 mai 1915. Les chutes d’obus et de bombes causent la mort de plus de 120 Lillois et en blessent près de 250 au cours de la guerre.

Alexandre, Léontine & Jules Roger 
déportés vers la France occupée pour y cultiver des champs

Lilloises déportées. Archives départementales du Nord - 30Fi guerre 14-18/316

« D’un jour à l’autre, des milliers d’hommes, de femmes et de jeunes filles seront contraints d’évacuer leurs cités respectives, pour être transportés dans d’autres régions, et là vaquer aux travaux qui leur seront désignés ».

 

Georges Lyon au Général Von Graevenitz, le 21 avril 1916

Alexandre, Léontine & Jules Roger 

Lille, Bois-Blancs, le 28 avril 1916

 

Une circulaire est déposée au milieu de la nuit par l’armée allemande chez la famille Roger. La même opération a lieu chez tous les habitants du quartier des Bois-Blancs afin qu’ils se tiennent prêts à partir dans l’heure et demie qui suit. La population a été informée de cette évacuation via une proclamation diffusée dans le Bulletin de Lille le 23 avril 1916. 


Les soldats allemands se basent sur les feuilles de recensement affichées dans les maisons pour désigner les personnes à évacuer : des hommes et des femmes de 14 ans à 55 ans, capables de travailler. Pour la famille Roger, les soldats désignent le père de famille, Alexandre, 43 ans, et ses deux plus grands enfants : Léontine, 21 ans, et Jules, 16 ans. Chacun a droit à 30 kg de bagages. Clémence Roger, son épouse, reste avec ses plus jeunes enfants, Marie-Antoinette, Albert, Simone et André. 


Comme tous les évacués des Bois-Blancs, les Roger sont dirigés vers la gare Saint-Sauveur où ils prennent le train de 17h40 à destination de « l’intérieur du territoire occupé de la France, loin derrière le front, où ils seront occupés aux travaux de l’agriculture et nullement à des travaux militaires » (annonce publiée dans le Bulletin de Lille). 


Le 11 juillet 1916, 180 femmes et jeunes filles envoyées dans l’Aisne rentrent à Lille. Les retours s’échelonnent ensuite : les femmes sont majoritaires dans les premiers convois, les hommes rentrent plutôt en décembre 1916. Certains ne sont pas rapatriés et sont soumis au travail forcé, d’autres rentrent à Lille et sont de nouveau contraints d’évacuer quelques semaines après leur retour pour travailler pour l’armée allemande. C’est le cas d’Alexandre et Jules Roger.

Les évacuations d'avril 1916

Du 24 au 29 avril, les évacuations concernent tous les quartiers de la ville.

Ces déplacements forcés de civils, notamment des femmes, donnent lieu à de vives protestations de personnalités telles que Charles Delesalle, Monseigneur Charost, évêque de Lille et Georges Lyon, recteur de l’académie. 


Ces déportations sont dénoncées dans la presse française à partir d’août 1916. La presse allemande publie en retour de nombreux articles pour justifier ces actes. L’objectif est de transporter ces civils « dans d’autres régions moins peuplées où ils sont plus faciles à nourrir » (Gazette de Cologne). La responsabilité est reportée sur l’Angleterre qui empêche le ravitaillement des civils en zone occupée avec le blocus imposé à l’Allemagne. 20 000 hommes et femmes de Lille-Roubaix-Tourcoing sont déportés vers les campagnes des départements occupés.


La correspondance est autorisée mais surveillée. Les Lillois mentionnent surtout l’envie de rentrer et demandent à leurs familles d’envoyer des nouvelles et des vêtements. Le Comité d’alimentation du Nord de la France organise un service d’envoi de colis à partir de juin 1916.

Les évacuations d'avril 1916

François Martinet, Alexandre Couvet & Charles Ruffié. Travailleurs non volontaires pour l'armée allemande

Brassards rouges. Archives départementales du Nord - 30Fi guerre 14-18/324

« Je ne puis pourtant pas mourir de faim dans ma ville natale, pour avoir refusé de servir l’autorité allemande ». 

 

François Martinet au Maire de Lille, le 28 novembre 1916

François Martinet, Alexandre Couvet & Charles Ruffié

Lille, le 30 janvier 1917

Alexandre Couvet, 21 ans, décède à Lille des suites des travaux imposés par l’armée allemande. Evacué le 25 avril 1916 dans une ferme avec 133 camarades « parqués commedes moutons […] et presque rien à manger », il est transféré dans les Ardennes en mai. « Là il était forcé de travailler à de rudestravaux sans nourritures suffisantes pourse soutenir […] obligés pour se substanterd’aller la nuit déplanté les pommes de terrequ’ils plantaient en jour » (extrait du dossier de demande d’allocation). Il rentre à Lille en novembre, fortement anémié et malade, et décède deux mois plus tard.

Lille, le 16 mai 1917

« Le chagrin des familles désolées et impuissantes est devenu intolérable ». Félix Ruffié, employé au bureau du chômage, écrit au Maire de Lille au sujet de son fils de 20 ans, Charles. Evacué le 25 avril 1916, ce dernier n’est pas encore rentré en mai 1917. « Les évacués non libérés et d’autres hommes pris par l’autorité allemande, ont été incorporés dans des bataillons de travailleurs civils au mois de décembre 1916 ». Il est très inquiet des nouvelles qu’il reçoit de son fils qui est malade, comme nombre de ses compagnons, en raison de la nourriture « insuffisante en quantité et qualité » et « astreints à un travail et à une discipline très durs ».

Lille, le 23 novembre 1917

 Un jeune homme écrit au Maire de Lille sous couvert d’anonymat. Evacué une première fois en avril 1916 pendant huit mois pour la moisson, puis une seconde fois en mars 1917 « dans d’autres conditions. 1 – près du front. 2 –[pour] faire des tranchées. Convenez Monsieur le Maire que pour un homme qui a son père en campagne et encore un peu de sentiments patriotiques que c’est dur ». Il parvient à rentrer à Lille où il s’installe chez sa grand-mère. S’étant enfui, il ne dispose plus de papiers et ne peut donc ni travailler légalement, ni demander des secours. Il interpelle alors Charles Delesalle pour lui demander son aide.

François Martinet, Alexandre Couvet & Charles Ruffié

Le travail forcé

L’Allemagne manque de main d’œuvre durant la guerre et fait appel aux travailleurs volontaires parmi la population des départements occupés. Devant le faible succès de ces appels, elle recourt au travail forcé. A partir d’octobre 1916, les civils qui refusent de signer des engagements volontaires sont incorporés dans des Bataillons de travailleurs civils, les ZAB - Zivil Arbeiter Bataillon. Ils sont reconnaissables à leur brassard rouge. Les conditions de travail sont difficiles, parfois même dangereuses et les travailleurs sont souvent sous-alimentés. Le Maire reçoit de nombreux courriers d’appel à l’aide des familles et des travailleurs, pour demander un rapatriement, de l’aide pour envoyer des colis ou lorsqu’ils n’ont plus de ressources pour vivre à Lille après s’être enfuis. La Mairie et le Comité d’alimentation du Nord de la France viennent en aide à ces travailleurs en envoyant des vêtements, des chaussures et de la nourriture. Les familles peuvent compléter ces colis si elles en ont les moyens.

Enfin libres ! 

Les troupes britanniques entrent dans les faubourgs de Lille les 17 et 18 octobre 1918. Bibliothèque municipale de Lille - Album C5-31

« Enfin le terrible cauchemar qui pesait sur nous s’est dissipé ! Lille est délivrée et le cri si longtemps étouffé sur nos lèvres peut sortir librement : vive la France ! ».

 

Charles Delesalle aux Lillois, le 17 octobre 1918

Enfin libres ! 

Lille, le 17 octobre 1918


Les Lillois découvrent à leur réveil le départ de l’armée allemande. Toutes les cloches sonnent pour célébrer la fin de ces quatre années d’occupation.

Depuis le 8 août 1918, une vaste offensive alliée est en cours pour faire reculer l’armée allemande. Une série d’assauts permet de libérer progressivement les villes occupées. Les troupes britanniques atteignent difficilement Lille, l’armée allemande ayant détruit les ponts de la ville lors de sa retraite. 

 

Le Général Birdwood, à la tête de la 47e division de la Ve armée anglaise, fait son entrée dans Lille dans l’après-midi du 17 octobre. Accompagnés par des Lillois en liesse, les soldats britanniques traversent les faubourgs et remontent la rue Nationale. Ils sont accueillis sur la Grand Place au son de la Marseillaise. Dès le lendemain, Georges Clémenceau, Président du Conseil, est reçu à la Mairie et à la Préfecture. Le 21 octobre, Raymond Poincaré, Président de la République, visite Lille. Il remet à cette occasion la Légion d’honneur à Charles Delesalle. 

« A assuré la direction de l’administration municipale de la ville deLille pendant toute la durée de l’occupation allemande. Il s’est acquitté avec un profond dévouement de la tâche délicate et souvent périlleuse dans des circonstances particulièrement difficiles. Grâce à son action, la vie municipale a pu continuer malgré les exigences de l’ennemi».

Enfin libres ! 


La libération de la ville est fêtée solennellement le 28 octobre en présence de Charles Delesalle et de plusieurs membres de la municipalité. Ce défilé des troupes du Général Birdwood est une nouvelle occasion pour les Lillois de fêter leur libération.

La libération de la ville est fêtée solennellement le 28 octobre en présence de Charles Delesalle et de plusieurs membres de la municipalité. Ce défilé des troupes du Général Birdwood est une nouvelle occasion pour les Lillois de fêter leur libération.

      

En signe de reconnaissance, William Birdwood est fait citoyen d’honneur de la ville. Il remercie la ville pour cet honneur dans une lettre du 31 octobre.

« Comme je vous l’ai exprimé sur place, la date du 17 octobre 1918 où il m’a été donné d’arracher Lille au joug allemand restera la grande date de ma vie. C’est vous dire combien je suis heureux de me considérer comme le concitoyen de l’héroïque population qui, même aux jours les plus sombres de la guerre, quand l’oppression se faisait la plus cruelle, conserva l’espérance et la foi dans la victoire définitive ».

Enfin libres !

Conclusion

« Une ère de labeur immense va s’ouvrir pour l’édilité de cette grande ville jadis si florissante, aujourd’hui complètement ruinée. Mais je connais trop la vitalité de notre race, l’activité et l’énergie indomptable de nos hommes du Nord, pour douter de la guérison de notre grande malade. Des hommes de bonne volonté, ardents et résolus, se retrouveront pour panser nos blessures, relever nos ruines, reconstituer nos industries, refaire peut-être avec le temps une ville plus belle et plus prospère encore ». 


Allocution de Charles Delesalle durant le Conseil municipal, le 7 novembre 1918. 

  • Crédits

Conception et textes : Archives municipales de Lille  

 

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