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  • 11 janvier 1916: l'explosion des "18 ponts"

11 janvier 1916: l'explosion des "18 ponts"

Introduction

En janvier 1916 l'hiver est rude à Lille. La ville est occupée depuis octobre 1914 et les privations et restrictions en tous genres s'accumulent, rendant la vie des Lillois de plus en plus insupportable. La nourriture, rationnée, est de plus en plus difficile à trouver et le prix des denrées est en constante augmentation tout comme pour la majorité des produits de première nécessité tels que le charbon, les vêtements, les chaussures... L'armée allemande procède également à des réquisitions régulières tant chez les particuliers que dans les différentes usines de la ville.
De plus, l'occupant s'est totalement approprié la ville et a totalement réorganisé Lille comme une zone de repos et de transit pour les troupes partant ou revenant du front. De nombreux cafés, restaurants et autres lieux de vie sont strictement réservés aux Allemands, des logements sont réquisitionnés, des parades militaires et convois de prisonniers français défilent presque quotidiennement dans les rues de la ville. Les Lillois, qui doivent également subir les couvre-feu, l'angoisse et les vexations permanentes se sentent véritablement dépossédés de leur ville.
Cette situation, déjà très difficile, va pourtant encore empirer, en particulier pour les habitants du quartier Moulins, suite à l'événement tragique qui survient dans la nuit du 10 au 11 janvier 1916 vers 3h30 du matin: l'explosion du dépôt de munitions "des 18 ponts".

Le dépôt "des 18 ponts"

Le dépôt de munitions des 18 ponts est en fait un bastion qui a été construit au sein des nouvelles fortifications entourant Lille suite au dernier agrandissement de la ville en 1858. Lors de cet agrandissement, les communes de Fives, Esquermes, Wazemmes et Moulins ont été rattachées à la ville de Lille et il fallait donc les englober dans de nouvelles fortifications.
Le dépôt des 18 ponts était situé le long du boulevard de Belfort, aux environs de l'actuel hôpital Saint-Vincent, au cœur de l'un des nouveaux quartiers lillois: Moulins.

2Fi78: Plan de Lille en 1913

Le dépôt des 18 ponts est situé en bas à droite (rectangle noir)

Pourquoi les "18 ponts"?

Le bastion des 18 ponts était constitué de profonds souterrains renforcés par un épais remblai et d'un bâtiment aux dimensions assez exceptionnelles qui comportait deux rangées superposées de 9 arches chacune. C'est donc pour faire référence à ces 18 arches que la population a fini par adopter cette appellation fantaisiste.
Il semble que ce soit surtout après la catastrophe que cette appellation s'est vraiment généralisée.

4H/72 : Les allemands devant les 18 ponts


L'explosion

Dans la nuit du 10 au 11 janvier vers 3h30 le dépôt explose. La déflagration est énorme (elle a même été entendue jusqu’aux Pays-Bas) et en quelques secondes, c’est tout un quartier qui est détruit. Le dépôt a totalement disparu pour laisser place à un immense cratère de 150 mètres de diamètre et environ 30 mètres de profondeur. 21 usines et plus de 700 maisons sont totalement soufflées et des centaines d’autres sont plus ou moins touchées dans toute la ville et ont les vitres brisées ou encore la toiture endommagée. On dénombre une centaine de morts et plus de 400 blessés plus ou moins gravement. Cette explosion est très traumatisante pour la population, déjà très affaiblie par l’occupation : de nombreux habitants se retrouvent partiellement ou totalement sans abri, sans nourriture ni vêtement (en plein hiver) et sans aucune ressource, ce qui provoquera une vague de demandes de secours supplémentaires auprès de la municipalité, déjà débordée et ruinée.

4H/72: le cratère après l'explosion du dépôt


Une explosion toujours inexpliquée

Dès le 11 janvier, l'occupant a d'emblée annoncé que l'explosion était probablement due à un acte criminel. Les Allemands pensaient à un acte de sabotage perpétré par un résistant, à un bombardement par l'aviation anglaise ou encore à un tir d'artillerie. Cependant aucune de ces pistes n'a pu être exploitée et l'enquête menée par les Allemands ne donnera aucun résultat, et ce malgré les 1000 marks de récompense promis pour toute information permettant de trouver le coupable.
L'autorité allemande tiendra toujours les Anglais pour responsables de cette tragédie mais sans jamais pouvoir en apporter la preuve.

4H/72: avis allemand publié dans le Bulletin de Lille au lendemain de l'explosion


Les raisons probables

Dès leur arrivée à Lille et le début de l'occupation d'octobre 1914, les Allemands avaient, bien entendu, mis la main sur le dépôt de munitions des 18 ponts. Celui-ci contenait déjà quelques explosifs et barils de poudre abandonnés, assez anciens pour la plupart, et les Allemands y ont immédiatement entreposé leurs propres explosifs et munitions.
Il faut également préciser que quelques jours avant l'explosion, le 5 janvier 1916, un train composé de 50 wagons chargés d'explosifs entre en gare de Fives. Les Anglais, qui ont reçu l'information, pilonnent intensément les voies de chemin de fer entre la gare de Fives et celle de Saint-Sauveur pour tenter de faire exploser ce convoi sans succès. Dès le matin du 6 janvier, les Allemands se dépêchent de décharger les wagons afin de mettre à l'abri ces centaines de tonnes d'explosifs supplémentaires dans le bastion des 18 ponts.
Certains témoignages d'époque évoquent une certaine inquiétude des militaires chargés de cette mission : d'une part, par peur de nouveaux tirs d'artillerie, d'autre part, car les explosifs déchargés sont jugés de qualité moyenne et très instables.
En janvier 1916, le dépôt des 18 ponts contenait donc une quantité énorme d'explosifs de qualité très variable et, pour la plupart, probablement entreposés dans l'urgence au mépris des règles de sécurité élémentaires.
Dans ces conditions et en l'absence de toute preuve d'une intervention extérieure, il est possible de penser que l'explosion est probablement accidentelle, consécutive soit à une erreur de manipulation, soit à l'instabilité des explosifs entreposés.

Le 11 janvier 1916

Passés les premiers moments de stupeur et d'incompréhension causés par cette énorme déflagration, le 11 janvier, dès l'aube, les secours s'organisent. Très vite, l'occupant, en lien avec l'administration municipale, établit un périmètre de sécurité autour des rues les plus touchées et commence les recherches des corps et d'éventuels survivants dans les décombres. La population est également mise à contribution et chacun tente de faire au mieux avec les moyens disponibles (pelles, pioches, charrettes, brouettes...). D'après les témoignages de l'époque (notamment le journal de l'abbé Desmarchelier, curé de Moulins), des scènes très dures ont lieu au cours de cette matinée. Les habitants sont hagards , totalement sous le choc et errent dans les ruines de leurs commerces, de leurs habitations, à la recherche de proches disparus ou tentant de rassembler péniblement les maigres effets personnels qu'ils pourraient encore récupérer au milieu des gravats.

4H/72: rapport de police du 11 janvier 1916


Les ruines du quartier Moulins

Les obsèques des victimes

Des funérailles officielles sont organisés, aux frais de la ville,  pour la majorité des victimes, hormis pour ceux dont les familles avaient déjà procédé à des obsèques dans l'intimité.
La cérémonie, célébrée par l’évêque de Lille, monseigneur Charost, a lieu le samedi 15 janvier à 11h30 (heure allemande), en l'église Saint-Vincent de Paul. En ces circonstances exceptionnelles et compte tenu de l'affluence, la cérémonie doit se tenir sur le parvis de l'église. Les défunts sont ensuite conduits, en un immense cortège funèbre, jusqu'au cimetière du sud pour y être inhumés.
Les Allemands tiennent à rendre hommage aux victimes de l'explosion et le prince Rupprecht de Bavière se fait représenter lors de la cérémonie.

4H/72: correspondance adressée au maire de Lille


L'hommage aux victimes

Le 13 octobre 1929, le monument hommage aux victimes de l'explosion des 18 ponts est inauguré par le maire de l'époque, Roger Salengro. Le monument, réalisé par le sculpteur Edgar Boutry et l'architecte Jacques Alleman, est situé à l'angle des rues de Maubeuge et de Valenciennes, au coeur du quartier Moulins.
Le monument est taillé dans de la pierre blanche. On peut y voir les armes de Lille et trois scènes représentatives de la catastrophe sont sculptées : un père étreignant son fils à genoux les bras tendus, deux ouvriers transportant un vieillard agonisant et une mère à laquelle s'agrippent  ses deux enfants. 
Un parchemin signé par Roger Salengro et plusieurs membres de l'administration municipale est conservé sous l'une des pierres du monument.

1M2/40: le monument hommage aux victimes


Crédits

Conception et textes : Archives municipales de Lille

Numérisation des documents : Archives municipales de Lille